Peut-on parler de littérature, et donc de poésie nordique ?

par Romain Mathieux

 

Le mot « nordique » pose moins de problème que le terme « scandinave », qui est parfois entendu au sens purement géographique : la péninsule formée par la Suède et la Norvège ; dans un sens culturel étroit : on ajoute le Danemark, proche géographiquement, culturellement (langue très proche) et historiquement (car le Danemark a dominé la Suède et la Norvège) ; dans un sens culturel plus large : on inclut l’Islande (ancienne colonie de vikings venus de Norvège, sous domination danoise jusqu’au XXème siècle) et les îles Féroés (toujours danoises).

Le mot « nordique » est plus clair : les pays nordiques sont la Suède, le Danemark, la Norvège, la Finlande, l’Islande. Les îles Féroés sont représentées, car elles ont une certaine autonomie, ainsi que le Groenland, et les sames.

Si le terme scandinave regroupe des pays très proches sur le plan culturel, la notion de «culture scandinave » est absurde : au sens strict, elle exclurait des pays très proches culturellement, des pays comme l’Islande et la Finlande, dont une grande partie de la vie culturelle s’est exprimée en suédois.

Le terme nordique me semble pertinent et les anglo-saxons reconnaissent déjà les pays nordiques comme une entité culturelle à part entière.

Mais pour qu’une telle identité existe, il faut que les liens entre ces divers pays soient si forts qu’ils représentent une entité culturelle assez homogène, et que parler d’une culture nordique soit plus pertinent que d’isoler chaque pays dans son identité culturelle propre.

Il n’y a aucune volonté de « réduire » le patrimoine culturel de chaque pays -ou nation : la francophonie n’a pas non plus pour objectif de réduire l’apport de ses membres, mais de souligner une identité culturelle commune.

 

1.Les liens historiques.

Les pays nordiques ont une histoire commune.

Norvège, Suède, Islande et Danemark ont été une entité politique unifiée avec l’Union de Kalmar, à partir de 1380. Cette prétendue union se résumait en fait à la domination danoise sur ces quatre pays, qui prendra fin, pour chacun d’entre eux, à des époques différentes. Mais commençons par la Finlande.

La Finlande est depuis le XIIIème siècle sous domination suédoise, son souverain est le roi de Suède, les nobles sont suédois et la langue officielle est le suédois. En 1809, Alexandre 1er fait la guerre à la Suède et, vainqueur, il fait de la Finlande un grand-duché de l’empire russe. Mais si l’influence de la Suède fut profonde, celle de la russie est quasi inexistante, car à cette époque l’idée d’une identité nationale fait son chemin, développée essentiellement dans l’émergence d’une culture écrite. La Finlande s’est imprégnée de la culture et de la langue suédoise : ses premiers poètes écrivent en suédois ; elle s’est au contraire opposée à la Russie, ne reniant ainsi jamais l’influence suédoise. Si les finnois sont un peuple non indo-européen, d’origine finno-ougrienne, à la culture originelle radicalement différente des scandinaves, il y eut au cours des siècles de vie „bilingue“ une imprégnation mutuelle indéniable, au niveau culturel. Cette affirmation mériterait à elle seule d’être défendue plus longuement, et s’il y eut parfois ségrégation de l’intelligentsia suédoise - elle fut inexistante chez les grands artistes qui ont façonné la littérature finlandaise.

Entre 874 et 930 l’Islande est peu à peu colonisée, essentiellement par des norvégiens du sud. L’état islandais est fondé en 934, il comporte 6000 habitants. Il ne reste indépendant que trois siècles, il est ensuite placé sous l’autorité du roi de Norvège, jusqu’en 1380, où l’île devient danoise. Ce n’est qu’au XIXème siècle qu’elle luttera en vain pour obtenir une autonomie, voire l’indépendance. En 1871 le roi du Danemark accorde certains pouvoirs au parlement islandais, bien que les lois ne soient appliquées sans la signature du roi ; c’est en 1904 que l’île détient le pouvoir exécutif. En 1918 un référendum accorde une autonomie totale, bien que formellement le roi du Danemark reste roi d’Islande ; le 17 juin 1944, après un autre référendum, l’Islande se déclare république et rejette toute union avec le Danemark.

En même temps que l’Islande, en 1380, la Norvège est rattachée au Danemark. Au XIXème siècle, la Norvège passe de la domination danoise à la domination suédoise ; aspirant à l’indépendance, elle est écrasée par la Suède (menée par Bernadotte). Elle n’obtiendra son indépendance qu’en 1905.

Pour la Suède, elle sera rattachée au Danemark à la même époque, en 1380. Elle gagnera son indépendance plus tôt, avec le fameux Gustav Wasa, au XVIème siècle.

Le Groenland a été colonisé par des vikings, et cela avant l’arrivée des inuits, mais ils ne sont pas parvenus à s’installer de manière pérenne. La colonie a disparu (les derniers sont morts de faim et de froid, plusieurs hypothèses sont avancées : refroidissement climatique, pénurie de fer...).

Les inuits s’installent au XIIIème siècle. En 1721 le Groenland devient danois (par l’intermédiaire d’une expédition menée par un norvégien). Il est toujours, bien qu’autonome, sous domination danoise.

La culture inuit est absolument étrangère aux cultures nordiques, bien qu’aujourd’hui les inuits entretiennent des relations avec les sames, à travers le conseil arctique.

Parlons aussi du Sábmi, terre des sames. Il ne s’agit pas d’un pays, mais d’une nation qui se reconnaît comme telle et d’une entité politique, avec des institutions, et un drapeau.

Les sames sont des finno-ougriens (comme les finnois, mais les deux langues sont très éloignées). Ils se répartissent dans le nord de la Finlande, de la Suède, de la Norvège et sur la péninsule de Kola (en Russie). Leur culture, leur religion, leur langue, tout les distingue des scandinaves et ils ont été, jusqu’à l’après guerre, plus ou moins persécutés par les gouvernements qui les dominaient : langue interdite à l’école, culture méprisée, terres confisquées. Leur histoire est partie intégrante des pays qui les ont colonisés, bien que leur isolement ait permis la subsistance de leur langue et d’une partie de leur culture.

Durant leur histoire, les pays nordiques (sauf le Danemark, qui lui a dominé presque tous les autres) ont au moins une fois vécu sous la domination d’un autre pays nordique : L’Islande a été norvégienne, puis danoise ; la Norvège a été danoise, puis suédoise ; la Suède a été danoise ; la Finlande a été suédoise. Aujourd’hui le Groenland demeure sous la domination danoise et les sames sous la domination norvégienne, suédoise, finlandaise (trois pays où ils disposent d’institutions) et russe.

 

 

2. Les liens culturels.

 

2.1. Le lien linguistique.

Le danois, le norvégien et le suédois sont des langues très proches, et la Finlande est un pays officiellement bilingue : suédois et finnois. La structure des trois langues scandinaves est quasiment identique, même système de temps, même système désinentiel, même grammaire (malgré des exceptions), plaçant de la même manière les déterminants définis à la fin des substantifs, même déclinaison de l’adjectif, même système de marquage du pluriel (avec quelques différences entre le suédois - le danois et le norvégien d’un autre côté) ; un vocabulaire commun très important qui rend tout à fait possible l’intercompréhension.

Ce lien linguistique est particulièrement étroit entre le norvégien et le danois : la domination danoise sur la Norvège a modifié l’histoire de la langue norvégienne : soit par acceptation de la langue du pays dominant, c’est ainsi qu’est né le Riksmål, qui a évolué vers le Bokmål, très proche du danois et imposé à la Norvège par le Danemark ; c’est ainsi qu’est né également, par réaction patriotique, le Nynorsk, qui est une langue quasi « inventée » par Ivar Aasen, synthèse des dialectes nationaux. Ibsen écrit dans une langue très proche du danois. Holberg, le grand dramaturge, est revendiqué comme étant danois au Danemark, ou norvégien, en Norvège. Il est important, quand on lit un texte norvégien, d’avoir sous la main un dictionnaire danois...

L’islandais est aujourd’hui bien différent du danois, du norvégien et du suédois. Mais l’islandais est du norvégien médiéval, le norrois parlé par les colons norvégiens et demeuré quasiment intact par l’isolement insulaire. L’Islande ayant été dominée par le Danemark pendant de nombreux siècles, quelques écrivains islandais ont écrit en danois : comme Jóhann Sigurjónsson.

Le bilinguisme est une notion qui mériterait d’être étudiée : quelques écrivains finlandais, de langue maternelle suédoise, ont choisi d’écrire en finnois : comme Larin-Kyösti ; de son côté Elmer Diktonius était bilingue et connaissait parfaitement la littérature finnoise.

Le same et le finnois sont pour leur part deux langues finno-ougriennes, ayant des origines différentes de toutes les langues indo-européennes. Le groenlandais, langue des inuits, n’est pas non plus indo-européenne, mais eskimo-aléoute. Le lien linguistique est absent, malgré le bilinguisme (parfois trilinguisme pour les sames) de quelques écrivains finno-suédois, ou dano-groenlandais, same-suédois/finnois/norvégien.

 

2.2. Les liens intellectuels.

J’évoque ici les diverses influences de la pensée : qu’elles soient idéologiques ou non.

Il y a le cas particulier de l’Islande : au dix-neuvième siècle, l’île ne possède pas d’université ; une grande partie des écrivains vont faire leurs études à Copenhague. On ne s’étonnera pas de l’influence de la culture danoise sur ces auteurs, les plus connus du siècle romantique : Bjarni  Thórarensen, Jónas Hallgrímsson, Grímur Thomsen, Steingrímur Thortheinsson, Gestur Pálsson, Einarr Benediktsson, þorstein Gíslasson, Jóhann Sigurjónsson, Davið Stefánsson. Au Xxème siècle, de célèbres poètes ont vécu en Scandinavie, comme Jón úr Vör, en Suède, et Matthiás Johannessen, qui choisit de faire une partie de ses études à Copenhague.

Autre lien culturel important : entre la Finlande et la Suède. La Finlande est, on l’a dit, bilingue, suédois-finnois. SI la Finlande possède des universités (Turku, puis Helsinki), de nombreux auteurs finlandais font des études en Suède, s’installent en Suède - et l’académie suédoise récompense souvent des écrivains finlandais.

Ainsi Frans Mikael Franzén étudie à Uppsala et est publié pour la première fois en Suède ; il reçoit le prix de l’académie suédoise. Gunnar Björling, Solveig von Schoultz ont réçu le prix de l’académie suédoise ; Gösta Ågren a étudié et enseigné en Suède ; Katri Vala et Kerstin Söderholm ont vécu, réfugiées, en Suède.

Le bilinguisme de la Finlande entraîna bien sûr des influences entre la littérature finnoise et suédoise, et la culture bilingue fut très fertile ; Runeberg, écrivant en suédois, donne par sa poésie une identité culturelle finlandaise ; de son côté, la publication de l’épopée nationale, le Kalevala, en finnois, marque profondément les poètes suédois. La pratique de l’allitération, très importante dans la poésie finnoise traditionnelle, sera retrouvée dans la poésie romantique écrite en suédois, en particulier chez Karl August Tavaststjerna et Zacharias Topelius.

L’oeuvre d’Edith Södergran, en suédois, apportera à la poésie finnoise moderne le vers libre; son influence sera aussi considérable en Suède.

Georg Brandes (1842-1927) est très souvent nommé dans les articles consacrés à la littérature nordique. On dit que c’est lui qui a apporté la pensée moderne en Scandinavie ; il a traduit de nombreux auteurs français et anglais et c’est lui qui a introduit le naturalisme. S’il était admiré par la plupart des écrivains scandinaves, son influence en poésie fut limitée, et il n’apporta pas un courant bien défini : il était à la fois athée, adepte de Nietzsche, admirateur de Kierkegaard...

Il faut parler aussi du scandinavisme : ce courant politique, né au XIXème siècle, avait pour ambition d’unifier dans un même pays le Danemark, la Suède et la Norvège ; né dans les universités danoises et suédoises, il a eu quelques répercussions littéraires, en particulier en Norvège, avec Johann Wellhaven. Considéré comme l’un des plus grands poètes romantiques norvégiens, Wellhaven adopte le Riksmål, langue très proche du danois, et se sent davantage attiré par la culture danoise que par la norvégienne. Il est en fait un scandinaviste convaincu : les cultures scandinaves doivent être unifiées, et réunies politiquement.

L’influence culturelle et politique du scandinavisme s’estompa par la suite, mais elle est emblématique d’une unité culturelle réelle.

En remontant jusqu’au moyen âge : les sagas sont-elles vraiment islandaises ? ne sont-elles pas aussi norvégiennes ? indépendamment de toutes considérations politiques, les islandais de l’an mille sont pour la plupart des colons norvégiens, écrivant dans l’ancien norvégien - et sont de culture norvégienne.

En dehors du scandinavisme, on ne trouvera guère d’idéologie ou de mouvement littéraire commun et spécifique aux pays nordiques, mais on verra que ces pays sont relativement peu perméables aux courants littéraires. Ce qui est indiscutable, ce sont les liens qu’un très grand nombre d’auteurs entretiennent avec au moins un autre pays nordique, et pour certains le sentiment d’un lien culturel important.

 

 

3. Les poètes apatrides.

Certains écrivains nordiques peuvent être qualifiés d’apatrides. Ils n’ont pas été déchu de leur nationalité, mais il est difficile de les rattacher, officiellement, à un état. Soit ils ne reconnaissent pas l’état dont ils ont la nationalité, soit deux états les revendiquent !

Ils sont à mon avis un argument fort en faveur d’une littérature nordique, regroupant les pays nordiques. Parler de leur nationalité est rétrograde, et plus simplement, non pertinent.

Considérons quelques cas.

-Ludvig Holberg (1684-1754), né à Bergen, mort à Copenhague. Indiscutablement, il est norvégien : né de parents norvégiens, en Norvège - sauf que la Norvège est sous domination danoise. Surtout, il choisira d’écrire en danois, prenant pour thème, dans ses pièces, la société danoise. En son temps, pas de nationalisme norvégien : ses choix ne sont donc pas politiques. Est-il danois, norvégien ? La réponse n’a d’ailleurs pas d’intérêt littéraire, il est un exemple d’écrivain nordique, irréductiblement.

-Johan Ludvig Runeberg (1804-1877), avec Elias Lönnrot il est le père de la littérature finlandaise. De par sa naissance, il est suédois ; adulte, il est russe. On le trouve dans toutes les anthologies de poésie suédoise. Sa position politique est vague : conscient d’une unité finlandaise, il est l’auteur de l’hymne national finlandais «Notre pays» (Vårt land - Maamme), mais il se range lors de contestations patriotiques, en 1820, du côté des pro-russes. Passionné par la poésie de contrées très diverses (de la Serbie à Madagascar), la notion même de nationalité me semble, à propos de Runeberg, contestable.

-Tous les poètes sames. Etre same, ce n’est pas une nationalité ; les écrivains sames sont soit norvégien, soit suédois, soit finlandais. Mais pour les sames la notion de frontière est un non-sens : beaucoup furent des nomades - et sont aujourd’hui enfants, petits enfants de nomades. Paulus Utsi (1918-1975) est né en Norvège ; il a vécu une grande partie de sa vie en Finlande pour s’installer finalement en Suède. Il écrit dans son dialecte same, qui est d’ailleurs un mélange de deux dialectes reconnus.

Les auteurs sames actuels écrivent en norvégien, finnois, suédois ou same, certains dans un mélange de suédois et de norvégien, ayant vécu dans ces deux pays, certains encore utilisent quelques mots sames, ou mêlent quelques mots de finnois au suédois ou au norvégien qu’ils écrivent. Certains sont parfaitement intégrés (culturellement) à leur pays; d’autres se reconnaissent comme appartenant à une autre nation, transfrontalière, le Sábmi. D’une culture originellement distincte des scandinaves, les liens sont aujourd’hui, malgré leurs particularités, leur identité, très forts.

Ces liens sont ce qui définit la poésie nordique : une identité linguistique, et/ou culturelle, et/ou historique. Un lien qui dépasse, en tous cas, la notion de pays.

 

4. Contradictions

Il demeure un problème de taille : le Groenland. Il y a des poètes inuits : comme Indalerak - Henrik Lund ( son nom inuit-danois, car il avait des ancêtres inuits et danois, 1875-1948), Villads Villadsen (né en 1916). La domination danoise n’a pas eu le temps, ni la force (les danois restèrent minoritaires) comme pour les sames, d’imprégner aussi profondément la culture inuit. Si un poète choisit le danois, est-il partie prenante de la culture nordique ? S’il choisit la langue inuit, doit-il en être exclu ? Politiquement, le Groenland est aussi sur la voie de l’indépendance.

La situation est particulièrement complexe, il faudrait étudier à quel point les groenlandais se sentent nordiques - quels liens ils se sentent avoir avec le Danemark, l’Islande.

 

 

5. Tendances de la poésie nordique.

Je veux dégager ici, très rapidement, quelques tendances communes de la poésie nordique.

 

5.1. Mythologie

La mythologie est présente dans la poésie nordique, cette tendance mérite d’être notée car elle est assez rare, finalement, dans les littératures européennes, si l’on excepte les cultures antiques.

Présente au travers d’une partie des sagas islandaises, qu’on qualifie aussi de «norroises», car leur thématique est très nettement scandinave, utilisant, voire décrivant (comme dans l’Edda de Snorri Turluson) la myhtologie nordique.

Présente au travers du Kalevala, l’épopée finnoise compilée par Elias Lönnrot à partir de poèmes oraux écoutés et recueillis en Carélie.

Deux expressions très différentes d’une même tendance qui a marqué la littérature nordique, car cet héritage a été repris de diverses manières par les poètes de l’époque classique, romantique et moderne.

 

5.2 Folklore

Une tendance plus discrète de la poésie nordique est le folklore.

Il est présent en Finlande, surtout chez les poètes finnois ; Lönnrot, en plus du Kalevala, a recueilli des chants folkloriques, dans un ouvrage appelé Kanteletar.

 P. Mustapää, qui se présente lui-même comme un auteur folklorique, a composé de nombreuses adaptations de chansons populaires.

 Eino Leino, le grand poète finnois, a repris plusieurs thèmes folkloriques finnois (distincts du Kalevala) dans des chants plus ou moins religieux : faisant apparaître le personnage de Kiesus, double carélien de Jésus, par exemple. Larin-Kyösti reprendra aussi de nombreux chants folkloriques humoristiques. La liste est loin d’être exhaustive, et dans un recueil (Översättningar och bearbetningar, Traductions et adaptations) Runeberg publiera des chants populaires d’Europe et d’Afrique.

Cette tendance est aussi présente en Suède, à un degré moindre, mais chez des poètes célèbres, comme Gustaf Fröding, qui utilise des thèmes folkloriques, parodie des chansons populaires et édite en recueil de chants folkloriques en dialecte du Värmland (Quelques poèmes dans ses recueils «classiques», et deux volumes de Räggler å paschaser). Klarfeldt, prix Nobel de littérature, s’inspire également dans tous ses recueils de la chanson folklorique de Dalécarlie.

En Norvège, Ivar Aasen, père du Nynorsk, commence sa carrière par l’édition d’un recueil de chants folkloriques. Jørgen Moe publiera, plus tard, également des contes populaires. Bjørnson utilisera aussi la forme de la poésie folklorique pour certains de ses poèmes, très célèbres à leur époque.

Cette tendance folklorique se retrouve aussi dans d’autres formes de littérature, et est aujourd’hui encore vivace chez les sames, au théâtre.

 

5.3 Condenser

C’est une tendance de la poésie d’après guerre : «Dichten = condensare», écrit Ezra Pound dans ABC reading. La poésie doit être dense, condensée.

Cette tendance se retrouve très tôt dans la poésie nordique, chez Steinarr (1908-1958), par exemple, qui dans «Le temps et l’eau» fait figure de précurseur.

Chez Tuomas Anhava (1927-2001), qui naturellement trouvera à la fin des années 90 l’inspiration dans les Haïkus.

 

5.4 Lyrisme

Voilà un terme bien difficile à définir. Le lyrisme est expression personnelle au travers d’un poème. Dans l’antiquité grecque il se distinguait ainsi de l’épique (récit) et du dramatique (théâtre). Le lyrisme était un genre court, versifié, chanté, par lequel l’auteur s’exprimait sur lui-même. «Expression de soi à soi sur soi», selon Georges Molinié - définition peut-être extrême, qui condamne l’auteur au nombrilisme - expression de soi, sur soi, pour soi et pour les autres : car le poème est publié, exposé.

Le romantisme en a fait sa dominante : mais il fut banni de la littérature «moderne» qui décréta avec Rimbaud «je est un autre» - si l’on se méfie de soi, ou si le soi est inaccessible à la conscience, le lyrisme est inutile à sa propre découverte, à l’introspection.

Or le lyrisme est une dominante essentielle de la poésie nordique, du XVIIIème à l’époque contemporaine. Je dirais même que la poésie nordique est lyrique avant les autres, avant la poésie romantique même : Hedvig Charlotta Nordenflycht (1718-1763) ne cesse d’exprimer, dans ses poèmes, ses émotions : joie (Nöje i enslighet), le temps qui passe et l’amour qui change (Över en hyacint), par exemple, et cela au dix-huitième siècle.

Bellman (1740-1795), même, souvent comparé à Villon, auteur de chansons - parle de lui, sans cesse.

Je passe sur la période romantique, naturellement lyrique, mais passons aux poètes souvent classés parmi les symbolistes, comme Sophus Claussen - ils ne peuvent renoncer au lyrisme.

Strindberg, dans ses poèmes, ne parle quasiment que de lui, de ce qu’il éprouve, même s’il se met en scène de manière quasiment dramatique dans de grands poèmes comme Chrysaetos ou Jag drömde, ou encore Holländarn.

Au début du vingtième siècle, de nombreux poètes peuvent être qualifiés de post-romantique, non par leur prosodie,mais par leur attachement au lyrisme. Il y a Arvid Mörne (1876-1946), en Finlande,  Procopé (1868-1927),  Eino Leino (1878-1926) qui publie de nombreux recueils au début de ce siècle ; citons aussi Edith Södergran, la grande poétesse, dont l’œuvre si originale, qui renouvelle sur bien des aspects la poésie nordique (thèmes nietzschéens, érotisme philosophique, vers libres, absence de strophes...), est très souvent lyrique.

En Suède Heidenstam (1859-1940), Klarfeldt (1864-1931), Bo Bergman (1869-1967) poursuivent cette tendance. En Islande Hulda (1881-1946), Davið Stefansson (1895-1964), Tómas Guðmunsson (1901-1983). En Norvège Knut Hamsun (1859-1952), Olaf Bull (1883-1933).

Cette liste n’est pas exhaustive.

Et la tendance se retrouve dans la poésie d’avant guerre, jusqu’à la poésie de la fin du siècle : en Islande, ni Steinarr, ni les poètes atomistes ne rompent avec cette tendance : citons Jón Oskar (1921-1998), Jón úr Vör (1917-2000), et Matthiás Johannessen (1930).

En Suède, Karin Boye (1900-1941), Pär Lagerkvist (1891-1974), une partie de l’oeuvre de Tomas Tranströmer (1931). Au Danemark Tom Kristensen (1893-1974), Tove Ditlevsen (1917-1976), et Henrik Nordbrandt (1945). En Finlande, Diktonius (1896-1961, pourtant parfois rattaché au futurisme), Söderholm (1897-1943), Elvi Sinervo (1912-1986), Katri Vala (1901-1944), certains poèmes de Bo carpelan (1926) et de Pentti Holappa (1927). En Norvège, surtout Claes Gill (1910-1973), Rudolf Nilsen (1901-1929).

C’est une tendance qui imprègne aussi la poésie same, qui en parlant de ses racines évoque beaucoup d’expériences individuelles.

Je pense - cela va faire bondir bien des adeptes de poésie contemporaine et de stylistique - que le lyrisme est une tendance inévitable de la poésie, qu’il en constitue même peut-être une définition essentielle : une langue introspective, qui, quels que soient les échecs prévus et inhérents, n’en démord pas : il faut parler de soi. Seamus Heaney, poète irlandais, ne dit pas autre chose dans son discours de remise du prix Nobel, se souvenant de ces langues étrangères à la radio dans sa ferme isolée d’Irlande du nord ; quand bien même on aurait du mal à comprendre, quand bien même on nous dirait qu’il est impossible de comprendre et de communiquer - la poésie est la voix d’un autre. D’un autre qui s’exprime sur lui, à lui - et pour nous.

C’est parce que la poésie nordique est et fut indépendante - peu nombreux sont les poètes que l’on peut rattacher à un mouvement (mouvements qui furent connus, suivis parfois dans une partie minoritaire de l’œuvre pour la plupart) est libre et fut libre, grâce d’abord à son isolement, à des époques où les idées ne voyageaient pas si rapidement, puis par tradition - qu’elle fut et demeura lyrique. Aucune idéologie littéraire - symbolisme, futurisme, surréalisme et autres - ne put arrêter, suspendre - son lyrisme.

 

6. L’avenir

Les artistes d’aujourd’hui regardent plus loin, géographiquement (et donc culturellement) : si les liens entre les universités nordiques restent très forts, comme entre les politiques culturelles  des pays nordiques (via le conseil nordique), il est possible que les liens deviennent ténus, s’estompent, voire disparaissent.

Les poètes contemporains s’expatrient parfois, comme Nordbrandt en Turquie.

Il est trop tôt pour distinguer une quelconque tendance, mais la notion de poésie nordique est historique, et comme telle elle peut bien sûr cesser d’être pertinente.

 

Cette présentation rapide, superficielle même, avait pour objectif premier de justifier la notion de poésie nordique. Il existe, j’en suis persuadé, une culture nordique qui transcende dans ses mouvements et ses tendances les pays qui la nourrissent, tout comme il existe - ou a existé une culture francophone et anglo-saxonne.